mardi 21 octobre 2008

Libération mars 1945 (4)

Je précise que ce texte n'est pas une de mes fictions mais un texte écrit par mon papa en 1945...


3 mars 1945

"Il fait jour quand nous sortons de la grange, installée au-dessus de l’étable. On prend sur nos réserves pour casser la croûte, puis nous descendons par une échelle donnant sur l’extérieur. Que voyons- nous ? Un vieil Allemand qui vient de l’étable soigner ses bêtes. Il est complètement amorphe et ose à peine nous parler. Nous ne palabrons pas et sac au dos nous poursuivons notre marche vers l’est ; marche pénible, car nous sommes trop chargés.
Nous faisons de temps en temps de bonnes pauses. Nous voici dans un autre village occupé par les Russes. Ils nous laissent passer sans difficulté. Près d’une ferme, je vois une carriole que je réquisitionne aussitôt. Mon sac, ma caisse et la charge de deux de mes camarades, y vienne t dessus. Allégé, je peux plus facilement « bouffer » les kilomètres. Nous traversons plusieurs villages, fraîchement occupés, d’autres où nous ne trouvons personne, ni Russes ni Allemands. Midi approche et nous voici dans un village aussi mort que les autres. Nous pénétrons dans les fermes plus ou moins saccagées. Dans l’une, il y a encore du pain sur la table, avec des œufs. Sur une étagère, des bocaux de confiture. J’en prends un sous le bras, un autre sur la carriole. Dans une autre ferme, je vois un parquet défoncé et des caisses pleines de bocaux contenant viande d’oie, pâté, volaille, confiture. Les Russes ont festoyé dans la cuisine. Il y a encore des relents de leur ripaille sur la table, sur le fourneau de brique, sur les étagères. C’est un désordre indescriptible. Je ne m’arrête pas car il faut que nous restions groupés. J’emporte la moitié d’une miche de pain et je repars avec mes deux bocaux qui très grands, sont plutôt gênants. A la sortie du village, nous nous retrouvons tous et sur le bord de la route nous nous installons pour manger ce que nous avons trouvé dans les maisons abandonnées Je distribue, à pleines cuillérées, la confiture de mes bocaux. Le patron d’une grosse ferme dont on entrevoit la façade entre les arbres, s’approche de nous et vante les Français. Il en avait 7 à son service. Bien sûr, il n’y a pas de comparaison avec les Russes.
Nous voyons apparaître une jeune fille, les yeux rouges de larmes. Son père l’envoie chercher du lait. Elle revient peu après avec un seau plein de lait. Elle distribue le lait à plein quarts. Nous ne lui demandons pas le motif de ses larmes, nous comprenons vite ce qui l’a rendue ainsi…
Nous reprenons notre chemin pour aboutir sur une route plus importante. Nous avons à peine fait 200 mètres sur cette route que nous apercevons dans le fossé le premier cadavre russe. Il est sale, gonflé, la lèvre saignante, les bras en croix. Cette vision nous dit qu’on s’est battu par ici. Un peu plus loin, deux autres Russes, au milieu de la route, mitraillette sous le bras, nous arrêtent en nous menaçant. On entend de temps en temps crépiter des mitraillettes, nous sommes encore sur le front. Ces deux Russes, des blancs, aux mines rébarbatives, sales, crasseux même, chaussés de bottes allemandes, hurlent. Nous ne les comprenons pas. Ils tirent quelques rafales et nous menacent. Ils nous font comprendre qu’ils veulent nos montres et je suis un des premiers fouillés. Le soudard me met le canon de sa mitraillette sur la poitrine et la fait aller de droite à gauche en lâchant de courtes rafales de chaque côté de ma poitrine. Je lui sors un réveil de la poche de ma capote. Il n’en veut pas. Je lui dis « pleni fransouski ». Il ouvre de grands yeux, et passe à un autre. J’ai eu chaud. Tout le groupe passe à la fouille et ils ramassent ainsi une dizaine de montres. Un officier à cheval, passe s’en s’arrêter, et sans s’occuper de ce qu’on nous fait. Enfin nous pouvons poursuivre notre équipée.
Nous arrivons sur un vaste plateau. De chaque côté de la route nous voyons des chars, des pièces d’artillerie en position de tir. Partout l’armée rouge s’affaire. Un peu plus loin, voici deux soldats qui se battent et se roulent dans la boue. Nous allons de l’avant plus rapidement, car le contact de ces soldats nous fait peur et pour cause !"


Je viens de terminer un poème qui viendra à la suite de ce document lorsque je l'aurais fini... Belle journée à toi lecteur!

9 commentaires:

camomille a dit…

Comment écrire avec tant de facilité ce qu'il me semble impossible à faire.... Merci pour ces moments de belle lecture.. Bonne soirée Muse et bises amicales !

Laudith a dit…

cela devait lui faire beaucoup de bien, de coucher ses récits sur le papier, une façon de laisser une trace des horreurs de cette fichue guerre.

Bonne soirée Muse.

brigetoun a dit…

je ne mérite pas cette lecture moi qui ai abandonné une réunion parce que ça m'ennuyait de mendier une place de voiture pour le retour.

une parfaite illustration d"un pays défait - tout y est et raconté simplement

j'attends le poème Madame l'experte en rimes et métrique ou quel que soit le nom que l'on donne à la chose
bonne nuit Muse

Muse a dit…

J'ai contribué chez les impromptus littéraires aussi Brig! cela te fera patienter...
(http://www.impromptuslitteraires.fr/dotclear/index.php?2008/10/21/4532-lola-ma-bibliotheque)

nina de zio peppino a dit…

Ce récit est impressionnant. Il relate la réalité d'une époque qui semble lointaine. la guerre faisait partie du quotidien de nos anciens. Elle fait encore partie de la vie de beaucoup d'hommes, femmes et enfants.
le sang coule encore de nos jours.

jalhouse a dit…

Je n'en fini pas d'être bouleversé par ce qu'à pu vivre ton père ..; Lui et puis tant d'autre . Nous nous plaignons souvent .. mais j'ai la chance ultime de ne pas avoir connu la guerre ... ET ce récit m'en fait prendre doublement conscience .
Ton père est un grand Homme .

camomille a dit…

Bonne soirée Muse, l'automne n'est pas joyeux depuis hier pluie et froid, cela commence à sentir l'hiver... Bisou de camo !

gicerilla a dit…

Emouvant ce témoignage d'outre-tombe. Comme il est important d'en posséder à lire et à relire pour tenter de faire que la folie des hommes cesse enfin de frapper...

bérangère a dit…

ouais décidement émouvant !