jeudi 23 octobre 2008

Libération mars 1945 (5)

Nous en croisons sur la route qui passent en camion, ainsi que des chars couverts d’hommes et de femmes. Nous apercevons une grosse ferme et nous nous y dirigeons hâtivement. Près du bâtiment, nous voyons quelques russes en train de creuser des tombes. Dans la cour ronde, on distingue la trace de combats : empreintes de roues, taches de sang, bouleversement d’instruments agricoles. On nous redemande nos montres. Nous demandons à boire et on nous fait entrer dans la cuisine où une femme soldat, jupe kaki, bourgeron kaki avec décoration, béret noir avec l’étoile soviétique nous donne à boire de l’eau.

Un officier est près d’elle, la poitrine constellée de décorations. Lui aussi nous demande nos montres sans nous menacer. Nous ne comprenons pas ; là c’est trop dangereux, il y a trop de troupes. Nous revenons sur la route, où nous croisons des convois de camions chargés de troupes, ravitaillement, munitions ?. Nous marchons péniblement. Nous rencontrons une remorque chargée de français traînée par deux beaux chevaux. Ils n’iront pas loin, car quelques kilomètres plus loin, les Russes prendront les chevaux, en échange d’une vieille carne qui n’a plus que la peau et les os. Ils auront toutes les peines du monde à monter les côtes, étant obligés d’aider le cheval, à la plus petite montée.

De-ci, delà des cadavres de soldats allemands dans les fossés, dans les champs, tous déchaussés. Il y a aussi des voitures, autos, charrettes, renversées dans les fossés ; des chevaux ; des vaches, des cochons, les quatre fers en l’air, gonflés pour la plupart ; et tout ce qu’une armée en déroute peut abandonner. Voici un char de réfugiés, dans les fossés, les vêtements, le linge, les caisses ; tout est en désordre. Où sont passés les êtres qui ont quitté leur foyer devant l’avance soviétique ?

Des soldats placent les lignes téléphoniques de campagne. Nous arrivons en haut d’une côte. Enfin un village où il n’y a pas de troupes. Nous nous arrêtons à la première maison. A l’entrée un tas de sacs tyroliens, trempés de neige et de fange. Nous nous installons qui dans l’étable, qui dans la grange en gardant bien auprès de nous nos sacs et valises. On casse la croûte comme on peut, non sans avoir visité les autres maisons où nous pouvons trouver des victuailles. On se régale de manger de la viande (du poulet, du cochon). C’est le pain qui manque le plus. Nous le remplaçons par des pommes de terre.

En allant de maison en maison, j’ai été horrifié par de spectacles inoubliables. Une truie, de son groin, cherchait dans le fumier sa nourriture et secouait le cadavre d’un soldat allemand qui la gênait. Plus loin ; un autre Allemand gisait l’annulaire droit coupé. Un peu partout, des cadavres. On s’était battu, ici. Dans la maison où nous sommes, il y a un vieil Allemand qui se désole ; il est atterré, chez lui tout est sans dessus dessous, comme partout. Je vois sur le chemin des billets de banque allemands, on lui a tout jeté dehors. C’est le revers de la médaille et il paye pour ceux qui ont conduit son pays à la guerre. Il nous prête complaisamment des ustensiles de cuisine. La nuit tombe ; je m’installe dans la paille et je m’endors aussitôt.

4 mars 1945

Nous reprenons nos pérégrinations sur la route après avoir bu notre café ersatz. Maintenant, nous avons tous des carrioles à bras et on est plus à l’aise pour marcher. Nous croisons toujours des camions (américains !) chargés de pièces d’artillerie tractée, de chars. Nous allons vers Polnow où de durs combats ont eu lieu, alors que nous étions encore à Martinshagen.

Nous arrivons dans la ville encore ne flammes. Toujours des cadavres dans le fossé, sur les trottoirs. Voici une femme étendue, le corps à demi nu. Nous traversons la ville en hâte, la route est jonchée de débris de toute sorte. Où logerons- nous ce soir ? Nous arrivons dans un village comme les autres. Les troupes russes continuent à déferler vers l’avant. Nous faisons halte dans ce village et tout de suite on prépare le souper. Les Russes s’introduisent dans la maison et sont heureux de partager notre repas. Avant de partir ils arrosent de leurs mitraillettes quelques tableaux encore au mur. D’autres cherchent à causer avec nous ; l’un d’eux partage entre tous son paquet de tabac. La nuit venue nous nous installons sur des matelas recouverts d’édredons, nous passons une nuit bien au chaud.

5 mars 1945

Personne ne s’occupe de nous, nous reprenons notre marche en direction de l’Est, vers la Pologne, pas très éloignée…

Encore des aventures, après de nombreux jours de marche pour arriver en Pologne, dans une gare, trempés jusqu’aux os. Même pas séchés, nous montons sur des wagons découverts, à charbon. Le train nous amène à Bromberg (Bydgoszcz) Nous sommes parqués dans un camp, longtemps, avant d’être amenés, par train, à Odessa, camp de Lunsdoff, à 15 kms de la ville. Je quitterai Odessa le 2 août 1945 pour arriver à Strasbourg le 21 août 1945. A Paris le 22 août, à Chanac le 23 août 1945. J’ai retrouvé ma petite femme, mes parents, mes beaux parents. Quelle joie !!!après tant de souffrances.
(Copie d’un brouillon, sans corrections, conservé depuis ma captivité et ma libération par l’armée soviétique le 2 mars 1945)



La première page de ce document..



Mes mercredis étant plus que surbookés je ne viendrai vous voir qu'aujourd'hui mais je te reste fidèle lecteur...demain rimaille ! Que cette journée soit émaillée de petits bonheurs!

9 commentaires:

Gérard a dit…

Je n'arrive pas à savoir combien d'hommes composée cette troupe en route vers la Pologne.

jean-philippe a dit…

la suite de ces précieuse archives que je savoure comme un livre d'histoire !! merci pour ce partage , je mesure à quel point ces moments là sont forts et chargés d'émotions vives !

que ta soirée soit douce Muse qui s'amuse comme dit la chanson ...

Muse a dit…

Au départ de Martinshagen, ils étaient 25 Français...plus des Polonais, des Ukrainiens et leurs épouses et Russes... au fil des routes, ils devaient faire une sacré troupe. A Bromberg, ils seront tellement qu'on les parquera dans un camp!

heure-bleue a dit…

Tu sais que grâce à toi, j'apprends des choses, je connaissais la "haine" des russes de mon père mais j'ignorais ce qu'il avait vécu et comment il avait survécu...

brigetoun a dit…

ma machine est aussi out que moi et mon commentaire a été bouffé;
Je disais que je suis contente des dernières lignes, même si on se doutait qu'il avait retrouvé la famille, et un peu navrée parce que c'était passionnant

Laudith a dit…

Toujours beaucoup d'émotions à lire la suite du récit de ton père muse.

Bonne nuit.

Françoise a dit…

Merci pour ce précieux témoignage de ton père. Tu as dû être bouleversée la première fois que tu as lu ces pages, et comme je le comprends.
Belle fin de soirée, Muse, et douce nuit. Je t'embrasse.

Vincent a dit…

Bonsoir MUSE et merci pour cette épopée. jamais je n'avais lu le témoignage d'un français libéré dans ces conditions.

J'avais parcouru la lecture d'un témoignage portant sur le martyr d'un de mes oncle brûlé vif dans une grange, en Pologne je crois. Jeune étudiant, il avait été arrêté par les allemands à BORDEAUX pour avoir participé il me semble à des collage d'affiches ou qq chose comme ça.
C'était aussi un français libéré des camps qui avait écrit ce témoignage à mes grands parents paternels.

Autant te dire que cette partie de ma famille n'aime pas les Allemands. Moi je préfère parler des nazis. Car des Allemands on aussi souffert de ce régime.

Maintenant, je pense qu'il faut tourner la page.

Ces lectures sont poignantes, surtout la tienne quand on sait que les prisonniers libérés par les soviétiques partaient souvent en URSS jusqu'à la fin de leur vie, rideau de fer oblige.
merci encore muse.
bises
A très bientôt.

Anonyme a dit…

Vaincus, vainqueurs, la guerre est une horreur.
Merci Muse.
Ether